Au nom du Père, de la patrie et du patriarcat, CAC Brétigny, 6 octobre 2018 au 21 décembre 2018, Núria Güell, Céline Poulin

Il y a quelques semaines j’ai rencontré une commissaire étrangère qui me parlait du pavillon français de la prochaine biennale de Venise. Elle me demandait curieuse si le choix de cette année n’avait pas été impulsé par une volonté présidentielle dans le but de renforcer l’idée que la France était désormais à son image à la fois « cool » et « jeune ». Je restais estomaquée de ne pas y avoir pensé avant. Quelques jours plus tard, le président invitait de nombreuses personnalités de l’art contemporain à célébrer avec lui une période charnière de l’année : la FIAC. A voir le nombre de selfies postés sur les réseaux sociaux, le président avait réussi son opération de communication. Je me demandais si cette manière de se mettre en scène à travers l’art n’avait pas quelque chose à voir avec un désir d’affirmer une nouvelle forme de patriarcat, en somme un jeune papa « branché » à la tête du pouvoir. Cet événement fut d’autant plus marquant à mes yeux qu’il suivait de quelques semaines seulement l’ouverture de l’exposition de Núria Güell intitulée « Au nom du Père, de la patrie et du patriarcat » au CAC Bretigny. Je ne pus m’empêcher de les associer et de me demander ce que signifiaient aujourd’hui ces trois notions ? Et surtout quelles nouvelles formes multiples et sournoises pouvaient-elles prendre ? Je creusais dans ma mémoire pour me souvenir de comment la domination masculine avait culturellement pris place dans mon esprit. J’ai longtemps cherché à casser ces codes et ces rapports de pouvoir et il m’arrive encore d’avoir des difficultés à m’en défaire.

Dans le travail de Núria Güell, les rapports de forces qui existent entre les hommes et les femmes sont en permanence interrogés. En premier lieu parce que l’artiste fait parler les femmes, de leur droit à être libre autant en tant qu’individu qu’en tant que mère. Par exemple à l’occasion d’une exposition en Espagne en 2017, elle décide de ne présenter aucune œuvre à l’exception d’une performance intitulée Aphrodite. Elle explique lors d’une conférence de presse que l’argent que le musée lui a donné pour organiser l’exposition lui permettra de s’offrir un vrai congé maternité que la loi espagnole ne lui garantit pas. Dans l’exposition au CAC Brétigny, c’est sous la forme d’une vidéo que la performance est restituée. Ainsi, Núria Güell donne une tribune aux femmes, que ce soit face à son micro, face à sa caméra ou face à un public. Dans Un film de dieu tourné au Mexique, elle invite des jeunes filles mineurs à parler de leur expérience lorsqu’elles ont été forcés à se prostituer. Ces dernières proposent au public d’un musée d’art religieux de l’époque coloniale à Mexico une autre forme de médiation, elles réinterprètent les tableaux à la lumière des abus sexuels qu’elles ont subi. Dans la vidéo, l’artiste réalise des entretiens et place en miroir leur parole à celle de leurs anciens proxénètes. Néanmoins, elle n’enferme jamais les personnages dans un rôle déterminé. Elle explique aux mineurs qu’elles ne les voient pas comme des victimes et les proxénètes comme des bourreaux. Elle dénonce et déconstruit le caractère empathique que la vidéo aurait pu prendre. C’est pour cela qu’elle convoque autant les proxénètes désormais repentis que les jeunes femmes désormais sorties de l’exploitation. Ce sont deux points de vue de la même histoire qui viennent se répondre et s’entrechoquer et jamais elle ne cède à la conclusion empathique à laquelle le public s’attend. Elle évite ce travers larmoyant en utilisant l’humour des femmes qu’elle interroge. Dans la vidéo Aux putes. Un essai sur la masculinité, elle s’entretient avec des travailleuses du sexe pour qu’elle se confie sur leurs clients. Elle font découvrir les faiblesses cachées et les angoisses et peurs des hommes. De manière parfois crue et toujours direct, elles font étalage de leur moindre secret et parlent de leur inquiétude de ne pas être assez virile : « Sans bite, il ne sert à rien, ce n’est pas un homme. L’homme quand il se défait de son armure, son costume quoi, c’est un enfant, avec des peurs, avec la peur de pas faire bonne impression, même sexuellement, est-ce qu’il va bander ou pas… De ces tragédies propres aux hommes et que nous méconnaissons. Mais pour eux c’est une tragédie, et je comprends ». Derrière le caractère parfois graveleux des propos des travailleuses du sexe, se cachent une certaine tristesse de voir qu’au même titre que les femmes, les hommes ne cessent de jouer un jeu pour paraître ce qu’on leur dicte d’être. Une des prostituées, la plus drôle surement, en évoquant un certain type d’hommes qui préfèrent se rendre dans les clubs, rappelle étrangement un certain type d’hommes croisé dans le monde de l’art. Elle le décrit ainsi « C’est quoi les clubs ? Les clubs c’est les drogués qui y vont, ils aiment prendre de la coke, être avec une femme au lit et sniffer un rail. Allez chérie, suce moi un peu plus pour voir si je bande. Et vas y que tu le suces. Mais tu bandes pas, t’as pris de la coke, du coup c’est plus difficile. Nan, nan j’y suis presque. Comment ça presque, si elle est à plat ? » La difficulté de la figure du patriarcat réside peut-être là car aujourd’hui les modèles de virilité se démultiplient et prennent de nouvelles formes, rendant d’autant plus difficile la tache de combattre ces stéréotypes. Si Emmanuel Macron semble incarné un certain modèle, l’art contemporain regorge elle aussi de nouveaux clichés. Toute la pratique de Núria Güell se construit autour de la prise de parole, jamais pour dénoncer mais toujours pour faire déconstruit les discours préétablis afin d’émanciper les individus.

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