Texte pour Liv Schulman, dans le cadre de sa nomination au Vingtième Prix Ricard, 2018
Exposition à la Fondation Ricard organisé par Neil Beloufa
Lauréate du Prix Ricard

Il y a quelques mois, j’ai fait un rêve avec Liv Schulman. Elle était invitée à présenter une exposition et nous discutions ensemble de la forme qu’elle souhaitait lui donner. Très vite, l’institution lui imposait des restrictions sur ses choix. Sans connaître tout à fait les raisons exactes de ces limitations, nous étions toutes les deux frustrées. Nous cherchions en vain à défaire les règles que l’on nous avait contraintes à suivre. Comme dans ses œuvres, cette sourde inquiétude qui nous animait, était associée à des pointes d’humour et de sarcasme qui rythmaient notre conversation. Au même titre que ses personnages, nous nous sentions prises au piège par le système dans lequel nous vivions, autant par notre incapacité à agir qu’à communiquer de manière compréhensible.

La discussion que nous avions aurait semblé absurde à quiconque y aurait assisté. L’enchainement des phrases et la relation entre les sujets n’étaient pas vraiment intelligibles. Nous parlions sans hiérarchie et sans ordre d’art moderne, de politique, du système capitaliste, d’amour et d’émotions ou encore de l’arte povera. Je me souviens que je lui disais : « Je pense qu’il y a toujours une tension dans ton oeuvre entre ce qui est attendu d’un travail artistique de vidéaste et qui plaît aux institutions et ce qui ne devrait pas être révélé et que tu dévoiles. » Je croyais assister à la prose de deux schizophrènes. Nous nous débattions avec nos propres mots. Néanmoins, au chaos apparent de nos échanges s’opposait une certaine capacité de mon esprit à en extraire du sens. Comme si, à travers cette masse incohérente d’informations, il était possible en créant un autre langage de comprendre le monde et de s’opposer au système. Nous touchions des objets et des matériaux de manière libidinale. J’attrapais une agrafeuse, et elle un rouleau de scotch. Je frottais mon visage à un trottoir et elle collait son entrejambe sur un lampadaire.

En me réveillant, je fus d’abord confuse et amusée. Je partageais l’histoire avec Liv. Je pensais en désordre et tout à la fois à la nature psychanalytique de mon rêve, aux théories du complot du 11 septembre, au printemps à Buenos Aires, à la légalisation de l’avortement en Argentine, aux quais de Seine, au manteau du détective qui flotte dans le vent et aux migrants évacués devant chez moi quelques jours auparavant. Tout se mélangeait mais pendant quelques instants tout me sembla clair. Son œuvre, à travers la création d’une nouvelle forme de langage associée à une liberté d’action sexuelle, m’apparut brusquement comme émancipatrice. Il me fut alors envisageable de parler d’une autre manière d’un monde qui ne me convenait pas tout en me réappropriant ma sexualité. Je me penchais ensuite sur le bord de mon lit et je regardai fixement ma lampe. Un désir tout à fait nouveau naquit alors en moi.

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