Julie Beaufils, La calomnie d’Apelle [1]

Julie Beaufils capte des états d’âmes qu’elle inscrit dans le temps pour en faire des peintures. Ses toiles sont une série d’émotions suspendues et assemblées. Après avoir intégré la galerie Balice Hertling (Paris), elle est en parallèle représenté par la galerie Overduin & Co (Los Angeles). Elle a participé au Salon de Montrouge en 2014 et sa dernière exposition personnelle intitulé True myths a été présentée en mai dernier à la galerie Mendes Wood à Sao Paolo. L’artiste prépare actuellement sa prochaine exposition personnelle à la galerie Balice Hertling pour le printemps 2018 et sera en résidence l’année prochaine à Iscp, New York.

Dans son livre « Cœur de Lion » paru en 2008, la poète américaine Ariana Reines raconte son histoire d’amour interdite avec un homme marié français. Sous la forme d’un unique et long poème, elle raconte avec une grande simplicité les angoisses et les questionnements qui l’habitent concernant cet homme dont elle est tombée amoureuse. Certains passages évoquent son travail en tant qu’assistante de galerie plaçant son récit au cœur du milieu de l’art contemporain. L’écriture d’Ariana Reines parle de la liberté et la force nécessaire qu’il faut acquérir pour accepter et utiliser la diversité des émotions qui nous traversent. Chez Julie Beaufils, la peinture remplace la poésie. L’artiste représente sur une même toile différentes images invoquant une diversité de sentiments. La question autobiographique est mise de côté pour s’intéresser à comment un ensemble de sensations peuvent parcourir l’esprit au même moment. Ses toiles sont une multitude de fenêtres ouvertes comme des allégories : « J’utilise la figuration pour représenter un sentiment du temps, un moment pendant lequel plusieurs références coexistent au même instant ». Cette idée de simultanéité est très importante pour l’artiste, elle découpe le temps en émotions au même titre que les images nous apparaissent au même moment à travers les écrans de nos ordinateurs, de nos téléphones ou des encarts publicitaires. Ces écrans constituent notre langage visuel quotidien. Ils sont nos outils pour nous connecter aux personnes lointaines. Amants, amis, famille deviennent bidimensionnels, des moments séparés de l’espace physique, comme les toiles de l’artiste. Les tableaux de Julie Beaufils utilisent des techniques traditionnelles pour rendre des effets volontairement dilués presque brumeux : « J’utilise des huiles et des encres afin que la toile soit trempée et devienne un vaste champ de couleur. De cette manière, j’essaye de créer un monde flottant à travers lequel l’œil peut voyager. » De même la forme circulaire constamment reprise dans son travail rappelle le caractère non linéaire du temps, qui s’inscrit comme une boucle fermé, et non comme une ligne continue.

L’importance est donnée aux souvenirs : des icônes de l’adolescence aux ambiances exotiques surannées. Les images qu’elle produit se figent entre le temps présent et le souvenir passé. Walter Benjamin comme Giorgio Agamben évoquent tous les deux le terme de « temps messianique » : un temps présent sans regarder vers le futur dans lequel il est nécessaire de se confronter au passé. Ce n’est plus le temps profane, ce n’est pas encore celui de l’arrivée du messie, c’est un temps intermédiaire. Les peintures de Julie Beaufils tendent vers ce temps à la fois fragmentaire et en suspens. Ils dépeignent les états d’âmes multiples et simultanées de nos contemporains. Ce présent nous amène sans cesse à remplacer un moment précédent par un nouveau moment empilant ainsi des strates de sentiments amoureux, haineux, de regrets, de honte, de crainte, de bonheur et d’angoisse. Ces moments sont dans ses toiles compilés et réorganisés et forment un ensemble hétérogène. Ils sont des allégories de la complexité du tempérament humain.

[1] Appelle de Cos est un peintre de l’antiquité. Un peintre concurrent le calomnia l’accusant d’avoir copié un autre peintre. Il fut enfermé en prison et fut ensuite reconnu innocent. À la suite de cette histoire, il peignit la première peinture allégorique nommée la calomnie.